les deux nigauds (suite et fin)

Depuis quelques jours, Paul et son acolyte sont de retour à la Passagère, plus en forme que jamais. Ils ont attaqué un chantier de carrelage dans la future maison de vacances de Paul et ils y travaillent du matin jusqu’au soir. Mais la fatigue doit commencer à se faire sentir car, à l’heure du petit déjeuner, je ne les vois pas dans la salle à manger. Le temps passe et je dois aller m’occuper de mes ânes.
Je décide donc de leur laisser sur un plateau de quoi se préparer un bon petit déjeuner : pain, brioche, beurre, confiture et même la cafetière avec la boite à café. Lorsque je reviens, ils sont assis à table, la mine un peu sombre.

- Moi : « Hola ! ça n’a pas l’air d’aller très fort ! Qu’est-ce qu’il se passe ? »
- Paul : « C’est pas pour vous vexer mais le café est vraiment infâme ! On n’arrive pas à le boire. »
- Moi : « Vous l’avez fait trop corsé peut être ? »
- Paul : « Mais pas du tout. Regardez, il est marron clair… Et pourtant on n’arrête pas de rajouter du café dans le filtre… »

Et c’est pourtant vrai : les bols contiennent un liquide brun très clair et transparent. Qu’est ce ces deux nigauds ont encore inventé ? Soupçonneuse, je soulève le couvercle de la cafetière. Dans le filtre il n’y a rien. Pas une ombre de marc de café.

- Moi : « Vous faites du café sans café maintenant ? »
- Paul : « Mais pas du tout ! J’en ai mis plein mais ça ne change rien. D’ailleurs, pour vous le prouver je vais encore remettre du café dans le filtre » dit-il en empoignant la boite.
- Moi, prise du fou-rire : « Paul, laissez tomber… La boite que vous avez dans la main c’est celle du sucre roux. Croyez-moi, vous n’arriverez à rien de bon avec ça, je vais vous refaire du café. »
- Paul, un peu vexé mais animé d’une vertueuse indignation : « Certainement pas ! Nous assumerons notre erreur jusqu’au bout. »

Et d’un air déterminé il empoigne à deux mains son grand bol d’eau chaude et sucrée. Son acolyte pousse même l’abnégation jusqu’à y tremper ses tartines. Devant tant de détermination, je les abandonne en tête-à-tête avec leur nouvelle recette.

Le salon de la Passagère 001

La Passagère, Blanche-Neige et les 7 nains

C’était un jour de Malardig sur l’île de Groix ( Malardig ? Le fameux carnaval grek au mois de février ! ). Une troupe joyeuse venue du continent  avait investi la Passagère afin de fêter dignement l’évènement. Ils étaient huit : un grand barbu costaud d’une cinquantaine d’années (non, non, pas celui du canapé), sa compagne et six gars plus jeunes (environ la trentaine). Pressés de s’habiller pour aller faire la fête, ils avaient rapidement grimpé jusqu’à leurs chambres. Lorsqu’ils redescendirent, ils étaient méconnaissables… Enfin presque… Le grand costaud était devenu une superbe Blanche-Neige barbue. Les sept autres, grimés en nains, avaient également fière allure. Et les voilà partis pour le défilé.

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Tard dans la nuit (ou très tôt le matin), ils commencèrent à rentrer, les uns près les autres, avec le pas un peu lourd du nain qui a trimé toute la nuit dans la mine. Plus tard encore, dans un demi-sommeil j’entendis siffler. C’était l’air joyeux que chantaient les nains en partant travailler: « Siffler en travaillant… » (vous le connaissez je pense). Je me levai pour aller voir à la fenêtre : éclairé par un réverbère, un nain arpentait à grands pas le jardin tout en sifflant comme un furieux. J’étais un peu perplexe: comptait-il siffler ainsi jusqu’au matin ?
- « Qu’est-ce qu’y se passe ? » marmonna Guéna d’une voix ensommeillée.
- « Il y a un nain qui siffle dans le jardin. »
- « Un nain? Mais quel nain? » grommela-t-il avant de se rendormir.
-  » Simplet je pense… »

Février mars 2014 Tempêtes et Vahiné 035

A présent, Simplet déchaîné bombardait les volets avec des petits cailloux. Puis il se mit à gémir d’une voix pâteuse: « C’est moi Franck… Je suis enfermé dehors… » C’était donc ça ! On descendit ouvrir à Franck Simplet frigorifié. Il nous expliqua plus tard au petit déjeuner que siffler l’air des nains partant travailler à la mine lui avait semblé une évidence pour réveiller ses compagnons rentrés avec les clefs. Ainsi ceux-ci comprendraient qu’un des leurs était resté dehors. Hélas ! Le rude labeur de la mine les avait épuisés et rendus sourds aux subtilités de leur compagnon d’armes.

Les deux nigauds

C’est l’heure des petits déjeuners à la Passagère. Une de nos pensionnaires qui vient de descendre dans la salle à manger me prend discrètement à part.
- « Elizabeth, je pense qu’il y a un problème avec les deux messieurs de la cabine Suroît. Je crois qu’ils boivent. »
Allons bon ! Il ne manquait plus que cela !
- « C’est épouvantable, continue-t-elle. Le palier du second empeste l’alcool et, en passant devant la porte de leur chambre restée ouverte, j’ai vu une bouteille sur la table de nuit ».

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Je suis un peu étonnée mais je décide d’y aller voir. La chambre a été louée par un résident secondaire de fraîche date (appelons-le Paul), accompagné d’un ami et venu poser du plancher dans sa nouvelle acquisition. Il est censé y travailler non-stop 3 jours d’affilée. Hier était son premier jour. On peut dire que ça commence très fort !

Avant même d’atteindre le palier du second, je dois me rendre à l’évidence: l’atmosphère est saturée d’effluves de gnôle. A croire qu’ils distillent dans leur chambre tellement c’est fort.
Je frappe et le dénommé Paul m’ouvre la porte. Une vague d’alcool me prend aussitôt aux narines. Assis sur son lit, le camarade de chambrée reste les yeux dans le vague (les vapeurs sûrement), les genoux emmaillotés dans des serviettes de toilettes.
- « Mais enfin, Paul, qu’est-ce qu’il se passe ? Je croyais que vous veniez pour travailler. »
- « Ne m’en parlez pas. On n’a fait que ça hier. A tel point que mon copain ne sent plus ses genoux. Je me suis souvenu d’un vieux remède de ma grand-mère : l’emplâtre à la goutte. Mais je crois que j’ai eu la main un peu lourde » dit-il en me désignant la bouteille quasi-vide.

Manifestement, Paul n’a pas une grande maitrise des emplâtres et le lit a eu sa part de médicament lui aussi. Quant à mes serviettes de toilettes, elles sont imbibées d’alcool.
Nous décidons d’un commun accord que ce n’est pas la bonne solution d’autant que les genoux du copain sont devenus rouges cramoisis et le brûlent énormément. Je suggère une allergie à la goutte. Paul et son camarade, scandalisés, me certifient que ça ne s’est jamais vu ! J’en déduis donc que la victime commence une allergie carabinée à la serviette éponge.

Le mystère de la chambre disparue

Lorsque je rentre des champs cet après-midi là, une dame m’attend, posée sur le canapé du salon. Elle semble assez mécontente.

- « Bonjour madame. Cela fait plus d’une heure que nous errons, mon mari et moi, dans cette maison et j’ai le regret de vous dire que vous nous avez loué une chambre qui n’existe pas » m’annonce-t-elle d’un ton pincé.
Et oui ! Amis vacanciers, prudence ! On ne dira jamais assez la duplicité du loueur groisillon (duplicité doublée d’une imagination débridée) capable de proposer des chambres inventées de toutes pièces pour se faire trois sous !
Bon, là je plaisante mais, sur le coup, je suis un peu perplexe. Je tente de rassurer la dame en lui affirmant que, ce matin encore, la chambre était là. Elle n’a pas pu partir bien loin. Me croirez-vous si je vous dis que ça ne la fait pas rire du tout ?

CAGE D'ESCALIER 002

Nous voilà donc parties toutes les deux à la recherche de la chambre « l’Écossaise ». Nous grimpons jusqu’au deuxième étage et poussons la porte palière.

- « Ah ! vous voyez bien, dit la dame d’un ton victorieux tout en me lisant le nom des chambres noté sur les portes, vous voyez bien que cette chambre n’existe pas. »

- « Avez-vous pensé, une fois sur le palier du deuxième étage, à refermer derrière vous la porte palière ? »
- « Non. Pourquoi ? »
- « Parce que l’Écossaise est derrière. »
- « C’est incroyable que nous ne l’ayons pas trouvée ! et pourtant, reprend la dame en se rengorgeant, mon mari est commissaire de police ! »

Vous m’en direz tant! N’est pas Maigret qui veut, apparemment…

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Le neveu dépressif

Elles étaient deux. Deux sœurs d’environ 75 ans. « Accompagnées de notre neveu dépressif », m’avaient-elles précisé.

Nous étions au mois de septembre, durant les marées d’équinoxe. Le temps était épouvantable et on annonçait une tempête. La maison était pleine. Je grimpais donc dans les étages pour informer chacun : interdiction absolue de laisser fenêtres, velux ou bien hublots ouverts. On m’assura avoir reçu le message cinq sur cinq.

Les deux sœurs avaient réservé la chambre du 1er étage tandis que leur neveu s’installait au second dans la cabine Suroît (celle qui a un hublot en hauteur). Toute la nuit, la tempête fit rage.

hiver 2014 pluies et tempêtes 003

Le lendemain matin, au petit déjeuner, le couple voisin de la cabine Suroît m’interrogea avec inquiétude :

- « Elizabeth, n’auriez-vous pas installé dans la cabine un lit de camp pliant métallique ? »

Je les assurai que non.

- « Parce que, voyez-vous, quelques temps après que notre voisin soit monté, nous avons entendu un claquement sec puis, durant une grande partie de la nuit, des grincements et un bruit de ferraille que l’on traine. Nous avons pensé que le lit s’était peut-être brusquement replié sur son occupant et grinçait tandis que le malheureux essayait de se sortir de ce piège. »
Les deux sœurs, descendues à ce moment-là, ne purent rien nous apprendre de plus. Puis arriva enfin le neveu dépressif, la mine défaite.
- « J’ai passé une nuit épouvantable, nous dit-il en s’affalant sur une chaise, des larmes plein les yeux. J’ai voulu ouvrir le hublot pour écouter la tempête et je n’ai jamais pu le refermer. J’ai passé la plus grande partie de la nuit debout sur un escabeau, accroché des deux mains au hublot. »

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Je me gardai bien de tout commentaire, il avait l’air suffisamment mal en point comme cela.
- « Je suis dans un tel état de stress, continua-t-il, que je ne vais pas pouvoir rester. Je dois rentrer au plus vite chez moi pour me reposer. Pouvez-vous garder mes bagages dans un endroit fermé le temps que nous fassions, mes tantes et moi, un petit tour dans les commerces ? »
Je lui assurai qu’à Groix il n’y avait pas de voleurs et qu’il pouvait donc laisser sans problème son sac dans la salle à manger.
Il vint frapper une heure plus tard à la porte de la cuisine, l’air complètement affolé:
- « Madame Mahé, c’est vous qui avez rangé mes bagages? Ils ont disparu ! »
Allons bon! Je n’y croyais pas une seconde: qui pouvait perdre son temps à voler un vieux sac de sport contenant probablement un pyjama et des chaussettes sales ?
- « Mais puisque je vous dit qu’il n’est plus là » dit le neveu, des trémolos dans la voix.
- « Êtes-vous certain, dis-je avec précaution, de ne pas avoir pris machinalement votre sac sur l’épaule lorsque vous êtes sorti faire un tour ? »
- « Je ne sais plus… Je ne sais plus… » répondit-il en se tordant les mains.
- « Où êtes-vous allé ce matin avec vos tantes ? » dis-je en empoignant le téléphone.
Il m’énuméra quelques commerces. Au bout du troisième appel, une voix féminine m’assura qu’ils avaient effectivement dans leurs murs un sac de sport en tous points semblable à ma description.
- « Mon Dieu, mon Dieu, gémissait le neveu effondré sur le canapé, je deviens fou… complètement fou… »
Je ne savais que dire pour le consoler quand, soudain, j’eus une illumination. Je repris mon téléphone et rappelai les heureux détenteurs du sac de sport.
- « Vous souvenez-vous de la personne qui vous a déposé le sac? »
- « Bien sûr! Deux dames charmantes un peu âgées qui voulaient éviter de la fatigue à leur neveu. »
C’est un neveu quasi-euphorique qui fit route vers Port Tudy pour aller chercher son sac.

La Passagère, le barbu et le canapé

C’est une belle matinée de juillet et, comme tous les matins vers 7H, j’entame la tournée d’inspection du salon de la Passagère avant de mettre en place les petits déjeuners.

Le salon de la Passagère 003

Évidemment, je râle un peu car le dernier qui a utilisé le salon a laissé en tas, au milieu du canapé, le boutis qui le recouvre. Et je râle encore plus, une fois rendue au milieu de la pièce, car il me semble qu’il y flotte une vague odeur d’alcool. Je tire d’un geste sec sur le boutis et, ô surprise, la tête d’un gros barbu apparait, douillettement lovée entre les plis du tissu. Il ronfle doucement et exhale une forte odeur de bière. J’ai beau le regarder sous le nez, son visage ne me rappelle rien. Manifestement ce n’est pas un de nos hôtes qui, gagné par l’épuisement, aurait préféré faire une halte au rez-de-chaussée.

Je cours à la cuisine annoncer la nouvelle à Guénaël, mon indissociable moitié :

- « Guéna, il y a dans le salon un barbu qui n’est pas à nous ! »
Nous voilà tous deux auprès du canapé, agenouillés au chevet du barbu. Le réveiller n’est pas une mince affaire mais nous y arrivons enfin. Il nous regarde, les yeux ronds, puis s’étire nonchalamment et commence à rassembler tranquillement ses petites affaires. Il est du genre précautionneux : sa veste est soigneusement pliée sur le dossier de la chaise la plus proche, son porte-feuille et ses cigarettes sont posés sur la table basse (sinon ça déforme les poches de sa veste, je pense) et, sous la table, il a glissé ses chaussures. Il s’habille en prenant son temps et finit par gagner la sortie. Guéna et moi le suivons d’un œil attentif tandis qu’il traverse le jardin. Soudain, il oblique à gauche, direction le garage ;

- « Mais qu’est-ce que vous faites? » s’écrie Guéna ; « La sortie c’est tout droit ! »

- « Je prends mon vélo. Je l’avais rangé là hier soir. Avec tous ces gens qui trainent dans la rue, ça m’aurait ennuyé qu’on me le vole. »

C’est bien ce qu’il me semblait : un précautionneux.

Cette anecdote est bien évidemment « véridik ». Vingt quatre années de maison d’hôtes ça laisse des traces, forcément…