Le neveu dépressif

Elles étaient deux. Deux sœurs d’environ 75 ans. « Accompagnées de notre neveu dépressif », m’avaient-elles précisé.

Nous étions au mois de septembre, durant les marées d’équinoxe. Le temps était épouvantable et on annonçait une tempête. La maison était pleine. Je grimpais donc dans les étages pour informer chacun : interdiction absolue de laisser fenêtres, velux ou bien hublots ouverts. On m’assura avoir reçu le message cinq sur cinq.

Les deux sœurs avaient réservé la chambre du 1er étage tandis que leur neveu s’installait au second dans la cabine Suroît (celle qui a un hublot en hauteur). Toute la nuit, la tempête fit rage.

hiver 2014 pluies et tempêtes 003

Le lendemain matin, au petit déjeuner, le couple voisin de la cabine Suroît m’interrogea avec inquiétude :

- « Elizabeth, n’auriez-vous pas installé dans la cabine un lit de camp pliant métallique ? »

Je les assurai que non.

- « Parce que, voyez-vous, quelques temps après que notre voisin soit monté, nous avons entendu un claquement sec puis, durant une grande partie de la nuit, des grincements et un bruit de ferraille que l’on traine. Nous avons pensé que le lit s’était peut-être brusquement replié sur son occupant et grinçait tandis que le malheureux essayait de se sortir de ce piège. »
Les deux sœurs, descendues à ce moment-là, ne purent rien nous apprendre de plus. Puis arriva enfin le neveu dépressif, la mine défaite.
- « J’ai passé une nuit épouvantable, nous dit-il en s’affalant sur une chaise, des larmes plein les yeux. J’ai voulu ouvrir le hublot pour écouter la tempête et je n’ai jamais pu le refermer. J’ai passé la plus grande partie de la nuit debout sur un escabeau, accroché des deux mains au hublot. »

Maison 005
Je me gardai bien de tout commentaire, il avait l’air suffisamment mal en point comme cela.
- « Je suis dans un tel état de stress, continua-t-il, que je ne vais pas pouvoir rester. Je dois rentrer au plus vite chez moi pour me reposer. Pouvez-vous garder mes bagages dans un endroit fermé le temps que nous fassions, mes tantes et moi, un petit tour dans les commerces ? »
Je lui assurai qu’à Groix il n’y avait pas de voleurs et qu’il pouvait donc laisser sans problème son sac dans la salle à manger.
Il vint frapper une heure plus tard à la porte de la cuisine, l’air complètement affolé:
- « Madame Mahé, c’est vous qui avez rangé mes bagages? Ils ont disparu ! »
Allons bon! Je n’y croyais pas une seconde: qui pouvait perdre son temps à voler un vieux sac de sport contenant probablement un pyjama et des chaussettes sales ?
- « Mais puisque je vous dit qu’il n’est plus là » dit le neveu, des trémolos dans la voix.
- « Êtes-vous certain, dis-je avec précaution, de ne pas avoir pris machinalement votre sac sur l’épaule lorsque vous êtes sorti faire un tour ? »
- « Je ne sais plus… Je ne sais plus… » répondit-il en se tordant les mains.
- « Où êtes-vous allé ce matin avec vos tantes ? » dis-je en empoignant le téléphone.
Il m’énuméra quelques commerces. Au bout du troisième appel, une voix féminine m’assura qu’ils avaient effectivement dans leurs murs un sac de sport en tous points semblable à ma description.
- « Mon Dieu, mon Dieu, gémissait le neveu effondré sur le canapé, je deviens fou… complètement fou… »
Je ne savais que dire pour le consoler quand, soudain, j’eus une illumination. Je repris mon téléphone et rappelai les heureux détenteurs du sac de sport.
- « Vous souvenez-vous de la personne qui vous a déposé le sac? »
- « Bien sûr! Deux dames charmantes un peu âgées qui voulaient éviter de la fatigue à leur neveu. »
C’est un neveu quasi-euphorique qui fit route vers Port Tudy pour aller chercher son sac.